D’une lettre adressée à un ami…

Lors de ton dernier passage à l’atelier, alors que des dizaines de dessins étaient punaisés au mur, te souviens-tu de ce qui fut évoqué à propos d’une centrale nucléaire ? Plus précisément, quelle place elle aurait, aujourd’hui, dans un paysage et tout autant dans une nature morte ?

Pour une nature morte, je ne reviendrai pas sur le choix des objets, de ces boîtes vides, de ces cartons et autres emballages perdus. Nous en avons suffisamment parlé, mais des dessins peu (ce jour-là tu avais évoqué les écrits de Barnett Newman…).

Ces dessins au fusain furent pour certains d’entre eux repris jusqu’à dix fois. Les effacements successifs laissèrent des traces qui, à tout hasard, dressèrent des formes non pas selon une composition mais pour une possibilité de sans appui.

Dans le même temps les circonstances firent que je rencontrai la centrale de Belleville-sur-Loire dont le projet d’un Grand Carénage – c’est-à-dire son arrêt et sa rénovation – était à l’ordre du jour. Ce fut l’occasion où se décida le « carénage » de ce que pourrait être une nature morte.

Les objets, pour la plupart des boîtes, gobelets et autres, qui traînaient dans l’atelier pouvaient convenir à un simulacre. Pour ce faire, chacun d’eux devait changer de destination. Un grand pot de pop-corn allait très bien pour recevoir un réacteur, la salle des machines fut réduite à une simple boîte de carton, l’omniprésente adduction d’eau fit appel à une pomme de douche…

Dans une centrale nucléaire les très nombreux circuits compliquent dangereusement son fonctionnement. Dans celle que j’entrevoyais, tous les objets furent repris, groupés et disposés selon un illogisme qui, à première vue, en fit plutôt quelque chose comme un tas ! mais où chacun avait une fonction précise, celle du réacteur, celle du générateur de vapeur, celle de l’alternateur, etc.

Pour que cette machine puisse fonctionner autrement, les objets s’accordaient sans se toucher. Les écarts nombreux et judicieusement trouvés firent en sorte que par ces vides il y eut suffisamment de jeu pour que, vaille que vaille, cette belle machine devienne un tableau.

Fantaisie ? Peut-être ! Mais ce serait se méprendre que d’y voir une quelconque dérision.

Le mode d’emploi n’est pas courant mais, tout de même, la chose n’est rien d’autre que l’un des aspects de la perspective dans l’art chinois de la peinture…

François Barbâtre (novembre 2019)