François Barbâtre, pour voir, tient en réserve dans un coin de son atelier de Montparnasse une petite collection d’emballages de médicaments et de pots colorés. En dépit de cette banalité choisie, le regard se prend dans les pastels des dispositifs qui retournent la vision vers son point aveugle, par les impossibilités que lui opposent des chausse-trappes qui rendent inopérants ou paradoxaux les codes de la perspective. Ou bien, par la perspective inversée, comme à Byzance autrefois, les choses projettent leur fuite derrière nous et nous admettent parmi elles. Il en naît une euphorisante légèreté, une douce ébriété. On pense d’abord que le flottement ressenti tient au désaccord, qui laisse la couleur libre de ne pas convenir tout à fait à la géométrie des limites, on songe à la luminosité extrême ou baignent ces objets méconnaissables. Puis on suit la communication qui s’établit entre les ouvertures des volumes comme un pas japonais enjambant les formes, où se pourrait lire la leçon des Jeunes arbres devant un mur, une aquarelle de Cézanne qui, quand il la découvre à seize ans, le «jette à la renverse» : «un mur construit avec des vides». Rilke parlait de l’ «aventure silencieuse des entre-espaces» et les Japonais auraient pour le «entre» un mot, «aida». Dans œuvres récentes de François Barbâtre, les figures se sont détachées des bords (dégoupillées, dit-il), et une variation de hachures colorées qui peuvent évoquer le fond de monde chiffonné des gravures de Morandi tient lieu de tout support forme un continuum mouvant et régénérant.

Jean Planche