Je suis né un jour d’automne ; ce jour-là, j’ai neuf ans. A la petite école municipale de Laval, ce jeudi, le maître nous donne à peindre une feuille de platane. Par l’opération magique du pinceau, rien ne distingue la feuille du platane de celle apparue sur le papier, l’enchantement est entier. Il ne pouvait durer…

Au lycée, il m’apparaît très vite que ce qu’enseigne le professeur de dessin ne correspond à rien de ce que je pressens. J’ai seize ans, je viens de découvrir les aquarelles de Cézanne. L’une d’elles : Jeunes arbres devant un mur me jette à la renverse. On y voit un mur ou une falaise dont les éléments sont vides, seuls demeurent les joints qui lient les pierres entre elles. Comment peut-on construire un mur avec du vide?

Par la suite, à Paris, il aurait été infâmant de s’inscrire à l’Ecole des Beaux-Arts! Dans la déliquescence où était tombé l’enseignement donné, il fallait nécessairement voir ailleurs. Cet ailleurs passait par un voyage en Italie. Un voyage qui fut bref mais suffisant pour reconnaître le grand Christ de Cimabue à Florence – alors en son entier -, les mosaïques de Saint-Marc à Venise et celles de Ravenne. Dans ce monde byzantin, par la Lumière, quelque chose irradiait, que l’Occident avait perdu.

J’avais moins de trente ans, il me fallait trouver un maître. Je le rencontrai en la personne d’un vieux peintre, Robert Tatin. Dans une campagne, justement près de Laval, il construisait de ses mains un palais à l’image de celui du Facteur Cheval. Je travaillais avec lui. Par l’étude des dessins de Seurat il m’apprit à voir à contre-jour. Ce faisant, le peintre n’étant plus au centre de son office, quelque chose pouvait s’amorcer de l’Esprit du Vide.

Il y avait à Paris, rue Rambuteau, un magasin à l’enseigne de «La Gerbe», où une Dame Roché vendait les plus beaux pastels qui soient. C’était une forte incitation à quitter la technique de la peinture à l’huile pour celle, sèche et proche du dessin au fusain, que peut être le pastel ; d’autant que ce médium permet de progresser par effacements successifs. A ce magasin, je fis la connaissance de Sam Szafran. La pratique de cet art, alors méconnu, devait nous rapprocher durablement. Introduit dans le mouvement de la «Nouvelle Subjectivité», je participais au Festival d’Automne à Paris en 1977. Le soir du vernissage, j’avais un marchand : c’était Jean Leroy.

Ici se clôt ce que je considère comme le temps d’un apprentissage. Toutefois, la question du sans appui, à l’image des Six kakis – peinture emblématique qui m’accompagne depuis 1960 –  restait sans réponse. Et pourtant, des peintres par le passé, en Chine, l’avaient abordée et visiblement résolue. C’était une question de fond, plus précisément de fond comme source de toute chose.

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