Cher François,

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Quand tu m’as invitée à reconsidérer attentivement le plâtre de l’atelier des Lauves, j’ai immédiatement remis au travail mon œil sur les aquarelles de la Sainte Victoire et celles de troncs d’arbres proches de la terre et des rocs.

Partout, cette irruption de la vacuité dont tu parles, est éminemment présente. Par ton cheminement propre, tu associes cette manifestation de la présence du monde à ta pratique de la pensée chinoise.

Moins prompte que toi à me tourner vers l’Extrême-Orient, dont je découvre lentement qu’il est une pensée de la vacuité inséparable de sa culture de l’obstacle et de l’opacité, une culture de la muraille… je me tourne aujourd’hui vers Rembrandt, vers les gravures et les dessins qui font si violemment jaillir la lumière dans les ténèbres du trait, la nuit des encres et non point dans une dialectique du dedans et du dehors, encore moins du fond et de la forme.

Le Putto de plâtre est construit comme la Sainte Victoire, un triomphe sur l’opacité par l’incroyable puissance du trait. Ce gamin est aussi un arbre dont chaque vibration ligneuse tire le regard vers l’espace intérieur aux arbres : le ciel.

Triomphe sur l’opacité pâteuse et sèche du plâtre, la statuette devient un événement géologique, une brèche par où la lumière nous arrive. Tu as raison, tout ce dont il a l’air de se détacher pour advenir à sa forme, est plutôt espace d’un déplacement.

C’est l’objet de la peinture pour le regard qui se déplace… non que personne avant Cézanne ne l’ait constitué comme tel – je citais par exemple Rembrandt – mais Cézanne a mis le spectateur en demeure de se déplacer sans la moindre concession au charme, à la séduction des formes, à la dignité du sujet. Plus d’érotisation du visible chez ce Cupidon!

Regarder un tableau c’est grimper au sommet d’une montagne, c’est se hausser à la cime du monde, à la crête des choses là ou l’œil, comme les doigts d’un aveugle, déchiffre en la frôlant la pellicule de l’être.

La peinture est affaire d’oreille et de main. Ainsi, plus que de plein et de vide, je serais tentée devant l’inscription du trait cézannien d’évoquer les fenêtres des abbayes cisterciennes, vus de l’extérieur les murs massifs semblent fendus de noir, mais à peine y pénètre-t-on que ces fentes nocturnes deviennent sources d’où la lumière se répand comme une eau enfin libre et vaste.

Tu vois, comme toi, je vois dans l’aquarelle du Putto «le lit d’un fleuve sans rivage» ou disons dont les rives ne cessent de s’écarter pour diffuser sans repos la plénitude de son éclat immobile. C’est pour saisir l’essence du mouvement que Cézanne s’attache éperdument à tout motif habité par l’inertie. Il veut de son trait réveiller les morts.

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1998
Marie-José Mondzain, philosophe, écrivain